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Travestis en mercenaires, les jeunes de l’axe sur le marché d’attention mondiale (Par Joschka Philipps)

joschka_phillipsEn Avril 2015, Le Monde a publié un article qui a causé pas mal d’agitation en Guinée. Le journaliste Joan Tilouine y écrivait sur « les gangs de « l’Axe », mercenaires politiques de Conakry » qui, parfois payés par l’opposition, luttent contre le régime d’Alpha Condé. Même si le gouvernement est aussi soupçonné dans l’article d’avoir « distribué des motos et des millions de francs guinéens » aux jeunes de Ratoma, c’est surtout l’opposition qui se sentait offusquée par le reportage. Bah Oury écrivait même une contre-critique.

Le reportage tourne autour de plusieurs personnes, surtout le jeune Dr. Dre, qui est supposé être simultanément un expert du trafic de drogue international et impliqué dans la contestation politique pour Cellou Dallein Diallo. Dans l’article, Dr. Dre commande « une petite armée de jeunes » composée « de voyous et de diplômés chômeurs » organisée en gang bien structuré. Le journaliste suit ces jeunes dans les quartiers de l’axe, « ce labyrinthe de misère », où ils font circuler les joints, boivent « un mélange d’alcool, de jus et de valium » et où les « esprits s’échauffent avant d’aller suivre le mot d’ordre de l’UFDG qui a à nouveau appelé à manifester. »

Certains pensent que l’article a été commandité, qu’il associe l’opposition avec des gangs pour légitimer un gouvernement favorable aux intérêts néocoloniaux. D’après ma connaissance, le but du reportage est beaucoup plus simple : il essaie d’attirer le maximum d’attention sur un pays largement oublié par le reste du monde. Poursuivant cet objectif, l’article transforme la politique guinéenne en film d’action, avec la jeunesse de l’axe dans le rôle principal, tout en invoquant le tristement célèbre discours de la Crise, ce spectacle perpétuel qui hante la Guinée depuis longtemps. Les journalistes viennent de loin pour chercher cette Crise, car elle se vend mieux que tout et reste facile à trouver. L’envoyé spécial de Le Monde l’a même trouvée où elle n’existe pas : chez Dr. Dre, qui en vérité n’est ni un expert du trafic de drogue, ni politisé. Il est le leader d’un staff non-criminel et non-impliqué dans la politique, un jeune diplômé qui travaille et qui est bien respecté dans son quartier. Il est aussi le ‘petit’ de mon meilleur ami et informateur, Thomas Demonix, qui l’avait connecté avec Joan pour sa recherche pour Le Monde. Quand Thomas lisait l’article après sa parution, il était déçu de la fausse information. C’est en parlant avec Dr. Dre, qu’il réalise que ce n’était pas le journaliste qui avait inventé un faux caractère, mais que « Dokta l’a dit, il a menti au journaliste. Peut-être qu’il voulait se faire important dans les yeux d’un public international. Peut-être qu’avait pensé que cela l’amènera quelque part. C’est triste mais c’est comme ça. » On reviendra sur ce sujet.

Pleins d’autres jeunes banlieusards sont cités dans l’article. L’auteur Joan Tilouine m’écrivait après que leurs « discours étaient assez homogènes », « et redondant d’ailleurs. » Cela est surprenant, car les réalités des jeunes sur l’axe sont aussi diversifiées et paradoxales qu’elles ne pourraient être. D’abord, autant que l’axe soit connu pour la violence et la contestation politique, la plupart des jeunes y suivent une vie normale. Joan a même dormi chez un jeune homme à Kaporo Rails qui s’intéresse beaucoup plus aux matchs de foot de Barcelona qu’aux manigances des politiciens guinéens, et dont la voix apolitique serait probablement la plus grande contradiction au discours homogène des « mercenaires politiques de Conakry ». Mais même par rapport aux groupes de jeunes que l’article nomme ‘gangs’, la réalité demeure ambiguë. Ces groupes, qui s’appellent staffs, clans, ou structures à Conakry et qui ne sont pas à confondre avec les criminels dans le fameux procès de gang autour de Mathias, se sont établis dans les années quatre-vingt-dix. Ils regroupaient surtout les fils et filles de la libéralisation culturelle. Leurs pseudonymes souvent américains (Dr. Dre, Dogg Mayo, Big Manager, Crâne Brûlé, Blood Boys, Ghetto Mafia, ou Power) n’indiquent pas premièrement une tendance vers la violence célébrée dans la culture du gangsta rap venant des Etats-Unis. Ils démontrent plus généralement leur identification avec un ‘ailleurs’ : un monde en dehors de la Guinée et loin des traditions culturelles de leurs parents. Plus que tout, ces noms devaient remplacer le nom familial et l’appartenance ethnique par un nom et une identité ‘moderne’. Les membres de staffs et de clans s’associaient donc à une communauté et sous-culture virtuelle et mondialisé et ne s’intéressaient pas à la question qui est Peul, Malinké, Soussou ou Forestier. Le « ghetto », que ça soit à Ratoma, Matoto, Matam, Dixinn, ou Kaloum, est trans-ethnique.

Donc, si les staffs et clans de l’axe manifestent plus souvent que d’autres contre le pouvoir, ce n’est pas parce que leurs membres s’identifient comme des Peuls. Le ghetto et la culture Peul sont plutôt opposés l’un à l’autre. Mais tous les deux ont vécu sur l’axe une histoire spécifique qui accentue leur sentiment d’être des victimes en Guinée, tous les deux marginalisées en dépit de leur pluralité démographique. Cette histoire mérite plus d’attention qu’on peut y attribuer ici. C’est surtout le conflit de Kaporo Rails en 1998 qui joue un rôle important, entre autre parce qu’il mène au délaissement de la zone par l’Etat. Au début des années 2000, les clans le long de l’axe se radicalisaient dans cet espace non-surveillé. Cependant leurs rivalités n’engageaient qu’eux. C’est seulement en 2007, pendant la grève générale et la confrontation avec les militaires, que plusieurs clans et staffs de l’axe sont entrés dans le jeu politique. Dès lors, les politiciens de l’opposition et du gouvernement étaient pressés de se servir de leur rage ambiguë, leur revendication d’un changement radical, et surtout de leurs vastes réseaux sociaux bien structurés. Subvenir à leurs besoins immédiats en leur donnant de l’argent était la seule stratégie fiable pour obtenir le soutien d’un milieu puissant, qui cependant se moque des promesses vides des politiciens. On a vu le succès de cette stratégie autant que son échec sous Dadis Camara. Lui aussi, peut-être plus que Cellou Dallein Diallo aujourd’hui, était la « Star du ghetto », au moins pendant la première moitié de l’année 2009 ; on connaît la suite. Si aujourd’hui ce milieu de l’axe est interprété en unité avec l’UFDG, c’est au prix de l’oublie de son histoire d’alliances politiques oscillantes et dans l’ignorance de la diversité des catégories sociales sur l’axe. Bien que ces catégories convergent actuellement dans un discours politique focalisé sur leur marginalité, rien n’est certain au-delà.

Malheureusement, l’incertitude est rarement appréciée, et elle ne se vend pas très bien. Le journaliste de Le Monde est équipé de tout ce qu’il faut pour mélanger un cocktail explosif (misère, manipulation de gangs, trafic de drogue) et il le sert, que l’on aime ou pas. Mais pourquoi le jeune Dr. Dre y contribue-t-il avec une histoire fictive ? Pourquoi les autres jeunes interviewés la répètent-ils ? Pour se faire important ? Pour voir leurs noms écrits dans un journal comme Le Monde ? C’est possible, mais cela implique aussi qu’ils savent (ou pensent) que la véritable réalité quotidienne en Guinée ne vaut rien pour attirer l’attention, ou infiniment moins que les récits de la Crise et de la misère. Voici le problème qui est aussi nuisible que si l’article avait été commandité. Il n’est ni nouveau, ni spécifique à la Guinée—mais la Guinée en souffre particulièrement. Pour saisir l’attention et peut-être les fonds, il faut crier plus fort que les autres. En suivant cette logique, la Crise est devenue plus que réelle, elle est hyperréelle : elle domine les pensées, les mots, les problèmes, les visions et les solutions. C’est une sorte de fétichisme ubiquitaire, pratiqué dans les cafés, les rues, les taxis, les salles climatisées, entretenue par presque tout le monde, les Guinéens comme les Occidentaux, juste avec différentes cibles et pour différents buts : par les ONG, médias, institutions internationales de développement, gouvernements, oppositions, et par le public. Comment parler de la Guinée sans parler de la Crise ? Comment s’en sortir, si seule la Crise fournit les moyens pour la combattre ?

Curieusement, il y assez d’exemples inverses dans le monde où personne ne parle de la Crise même quand il y a assez de raisons pour s’inquiéter. Les émeutes en Angleterre en août 2011, par exemple, ont couté l’Etat anglais l’équivalent de 800 millions de dollars, plus que l’Etat Guinéen dépense en un an. Des centaines d’émeutiers anglais étaient interviewés après par différents groupes de chercheurs. Aucun d’entre eux n’évoquaient l’espoir que la situation désolante pour la jeunesse marginalisée en Angleterre pourrait s’améliorer. Un jeune chômeur de 19 ans de Birmingham haussaient les épaules quand on lui demandait ce qu’il aimerait voir changer: « Merde, j’en sais rien. Je m’en fous en fait. Je crois qu’il n’y a plus de sens dans l’espoir pour moi, de vouloir que les choses changent. » D’après les données disponibles, la violence pendant les émeutes en Angleterre était soit pour se venger de la police, soit pour s’enrichir à travers les pillages, mais jamais pour revendiquer un quiconque changement. Tout cela dans un pays qui se dit lieu de naissance de la démocratie. A l’inverse à Conakry, la plupart de membres de staffs et clans gardent l’espoir que leur situation dans le pays s’améliora un jour. Il serait intéressant de savoir ce qui anime cet espoir. Les jeunes anglais en pourraient probablement profiter.

Joschka Philipps, sociologue à l’Université de Bâle en Suisse, auteur du livre « Bandes de Jeunes et émeutes urbaines en Guinée-Conakry », publié en 2013 par Editions l’Harmattan-Guinée (en Anglais « Ambivalent Rage »—La Rage Ambiguë).

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