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Guinée : Cas d’un troisième mandat, Alpha Condé devant le panthéon de l’histoire (D’un guinéen depuis le Maroc)

drameSuite à sa sortie médiatique du dimanche 15 mai 2016, le président de la république, Pr Alpha Condé s’est prêté aux questions de la presse nationale et internationale. Une rencontre suivie avec la plus grande attention par la population Guinéenne de tous les horizons car, en réalité, il agissait pour le président, de se prononcer non seulement sur les véritables questions de sa gouvernance, mais aussi sur son avenir politique. Oui, « son avenir politique ». Le mot n’est pas vain. L’avenir politique du Pr Alpha Condé intéresse les Guinéens à plus d’un titre. Un intérêt qui, ces derniers temps, devient de plus en plus intense, pour tout dire se pose avec acuité à cause du binôme (contexte – Enjeux).

Du point de vue du contexte, il est à signaler que le Pr Alpha Condé brigue son deuxième et dernier mandat, du moins sur le plan légal. A ce propos, la constitution Guinéenne de 2010 (article 27), en tant que mécanisme d’encadrement juridique des phénomènes politiques, pose le verrou limitant le mandat présidentiel. Pour le constituant, c’est une sorte d’épée de Damoclès posée sur la tête du politique, ou, pour tout dire et en parodiant le professeur Louis Favoreu, l’une des figures les plus marquantes du droit constitutionnel« la politique est saisie par le droit » ;

Parlant des enjeux, il s’agit non seulement de respecter et faire respecter l’une des institutions les plus fortes de la république qu’est la constitution ; celle-ci étant l’acte fondateur des pouvoirs dans nos pays et leur mode d’exercice , mais aussi et surtout, d’éviter toute crise socio-politique que le projet de tripatouillage constitutionnel pourrait faire naitre et dont nul ne saurait évaluer les véritables conséquences.

Ceci étant, en réponse à une question posée par un journaliste « Après vos deux mandats, quitterez-vous le pouvoir ? », le Pr Alpha Condé, au terme d’un discours long et incongru, fait d’idées de comparaison avec les pays au contexte, l’histoire et réalités différents de la Guinée conclut « c’est le peuple qui est souverain, il décidera ….. ».

Qu’est ce que cette réponse sous entend ?

Sur la base d’une démarche de politologue, une telle réponse laisse entrevoir « l’idée que le peuple n’a pas encore décidé ou réglé cette question » et par ricochet ouvre les velléités de consultation du peuple dans l’avenir à travers un « referendum biaisé » dans le but de légitimer une candidature visant à briguer un troisième mandat. D’autant plus que l’expérience en Afrique nous offre une panoplie de précédents dans ce sens. Les derniers en date, le Président SassouNguesso du Congo, très proche du Président Alpha Condé, Paul Kagamé du Rwanda, chez qui, Alpha Condé a effectué sa toute dernière visite). Sont-ils entrain de l’inspirer ? Nous ne saurions y répondre. Mais une chose est claire, une telle démarche ne saurait être que l’aboutissement d’une erreur, pour ne pas dire une faute, voir la plus grave faute politique du Pr Alpha Condé dans sa longue et brillante carrière politique.

Cette faute politique serait observable a deux niveaux : l’un individuel en ce sens que ce serait pour le Pr Alpha Ondé une sorte de négation de soi, et de déni de démocratie ; l’autre collectif dans la mesure où notre jeune démocratie en prendrait un grand coup.

–       La négation de soi et le déni de démocratie

Au delà du serment prêté lors de son investiture à la magistrature suprême du pays, serment pendant lequel il jure de respecter et faire respecter les institutions de la république, le Pr Alpha Condé s’était engagé auprès des Guinéens à être « le MANDELA de la Guinée ». S’il est vrai que les deux hommes politiques ont des similitudes. Ils ont tous été opposants historiques, victimes d’emprisonnement de la part de leurs adversaires, Nelson Mandela n’a eu besoin que d’un mandat pour à la fois réconcilier les Sud-Africains divisés par des années de ségrégation raciale (sur ce plan, il faut dire que le Pr Alpha Condé a un bilan très mitigé), mais aussi quitter le pouvoir si chèrement acquis.

Dans le même sens, le 1er Avril dernier, lors d’une audience accordée à   M. Mohamed Ibn Chambass, le diplomate ghanéen, envoyé spécial de Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations unies en Afrique de l’Ouest, le Pr Alpha Condé avait pris position en ces termes «Vous savez tous les jours, quand j’écoute la radio à Conakry, j’entends ça, j’en ris. Car ceux qui me dépeignent ainsi ne me connaissent pas. On ne peut pas avoir mené le combat que j’ai mené, et se mettre, une fois qu’on a le pouvoir, à faire de la provocation. Cela ne me ressemble pas. Mais quand on est président, on accepte beaucoup de choses, et on ne répond pas à toutes les accusations. Et c’est la même chose à propos du débat qui, pour moi, est prématuré au sujet d’une éventuelle modification constitutionnelle. Non ! Si je me tais sur ce qui se passe ailleurs, c’est pour ne pas gêner d’autres présidents qui, quelques fois, sont des amis. Mais en ce qui me concerne, je ne modifierai jamais la constitution, Ce serait trahir ce pourquoi je me suis battu. Cela doit être clair. En Guinée, il n y aura pas un troisième mandat.»

Une tentative de tripatouillage de la constitution Guinéenne par le Pr Alpha Condé ne saurait être qu’une attitude de volte face d’un homme politique qui s’est toujours targué d’être un opposition historique contre la dictature de Lansana Conté.

–       Un coup dur à notre modèle démocratique

S’il est vrai que dans aucun pays, la démocratie n’a fonctionné selon les idées échafaudées par les théoriciens, il est tout de même vrai que ce mode de régime est à la fois le plus adapté à notre époque, et qu’il est le fruit d’un processus à consolider dans le temps.

L’élection d’Alpha Condé en 2010, sa réélection en 2015, ainsi que quelques reformes courageuses qu’il a entrepris (même si les résultats de celles-ci sont discutables) notamment du secteur de la sécurité, de la justice, d’accès à l’électricité, sont tant d’éléments qui augurent une nouvelle ère de démocratisation et d’amélioration des conditions de vie des citoyens , qui pourraient être mis au crédit de sa contribution à la construction de l’Etat qui aspire à se donner les moyens pour répondre aux aspirations du peuple .

Dans le cas de la Guinée, nous sommes dans une jeune démocratie qui a besoin de s’améliorer continuellement. Pour ce faire, nous avons besoin de la confiance des partenaires au développement pour nous accompagner dans les différents projets structurants du pays.

Que ce soient les partenaires financiers et techniques, les investisseurs étrangers, les Guinéens de l’extérieur, tous ont besoin de confiance à travers la stabilité politique et institutionnelle du pays. L’implication et l’accompagnement de ces derniers pourraient permettre à la Guinée de consolider son processus démocratique à travers l’ouverture du pays aux capitaux étrangers, l’amélioration des IDE, la relance de l’économie, etc.

L’expérience montre que plus un pays est économiquement prospère, plus son modèle de démocratie se consolide car le développement économique permet de prendre en charge les préoccupations liées aux conditions de vie des citoyens en termes de logement, d’accès aux soins, d’éducation, d’emploi etc. la démocratie donc suppose le développement économique et vice versa.

Il est donc évident que nous sommes à une ère où le besoin d’amélioration des indicateurs d’attractivité économique de notre pays est crucial, chose que toute velléités de modification de la constitution pourrait mettre à mal eu égard au contexte socio-politique Guinéen marqué par la méfiance, les tensions inter-ethniques, le manque de confiance des citoyens aux institutions de la république, etc.   Et, face auquel, le respect des règles du jeu démocratique semble être la meilleure réponse.

Au delà des lignes ci-dessus, exposant les conséquences d’un projet de modification de la constitution Guinéenne dans l’avenir, nous pouvons être amenés, aux termes de notre analyse, de nous interroger sur les éventuelles raisons d’un tel projet.

A cet effet, après moult réflexions, nous postulons à l’idée selon laquelle ni le besoin de plus de temps pour finir son programme de société (car en réalité, le Pr Alpha Condé n’a jamais eu de véritable plan de développement pour la Guinée. c’est d’ailleurs l’un des plus grands reproches qu’on pourrait lui faire. Contrairement à ses homologues d’autres pays comme la Cote d’ivoire ou le Sénégal dont les présidents ont présenté un plan d’émergence de leur pays suite à leur élection. Et, pour ceux qui estimeront qu’il y a bien un programme de société à finir , nous leur opposeront l’argument selon lequel , l’Etat est une continuité et que le futur gouvernement s’y attèlera ), ni les lois du pays (la constitution étant claire sur la question. la formule de l’article 27 étant encore plus expressive « en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats.. ».), ni le bilan de sa gouvernance durant les deux mandats ( nombreux étant les RPGistes , à la fois soucieux du respect de la constitution et déçus par le bilan global du parti , ne sont pas prêts à renouveler leur confiance à l’homme au pouvoir) ne devrait encourager le Pr Alpha Condé à se lancer dans cette entreprise aux risques inestimables.

Toutefois, cette idée ne pourrait être encouragée que par les les thuriféraires et autres tambourinaires rodant autour du Pr Alpha Condé. Ceux qui, motivés par leurs intérêts de carrière à quoi bon, pourraient lui pousser à commettre l’irréparable dans quelques années.

Par ce geste, ils l’auraient non seulement empêché d’incarner les institutions de la république à un moment où cela était nécessaire pour l’avenir, mais aussi d’écrire l’une des plus belles pages l’histoire politique et constitutionnelle de la Guinée et se tailler ainsi, une place au panthéon de l’histoire de ce pays.

Le Pr Alpha Condé saura t-il dans l’avenir prendre la bonne décision ? Celle de sortir par la grande porte comme il en est rentré. L’avenir nous en dira plus.

Ce qui est pourtant clair, c’est l’opposition du peuple de Guinée à tout projet de modification de leur constitution. Ce peuple qui a payé un lourd tribut pour l’avènement de la démocratie en Guinée et qui, à chaque fois que celle-ci est en danger doit se montrer indéfectible par delà les considérations partisanes. C’est le sens qu’il compte donner à la république de demain, celle d’un Etat de droit et qui trouve son inspiration dans la pensée de James Madison quand il dit « les constitutions ne sont que des barrières de papier qui restent indispensables pour que règne l’état de droit ».

Dramé Aboubacar,

Doctorant en Droit public à l’université AbdelmaleekEssadi de Tanger – Maroc

 

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